Notes de lecture Un demi-siècle d’africanisme africain terrains, acteurs et enjeux des sciences sociales en Afrique indépendante par Jean Copans Karthala 2010 199 pages Actualité de la sociologie du savoir au Sénégal . Par Amady Aly DIENG

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Jean Copans, anthropologue, spécialiste des sociétés africaines, professeur émérite de l’Université Paris V-Descartes est l’auteur de ce livre très critique à l’égard d’un africanisme africain qui a régné durant un demi-siècle. Il part du nationalisme anti-colonial au mandarinat américain en passant par la consultance pour le développement pour retracer clairement les chemins ambigus des africanismes africains.

Le passage à l’indépendance politique, qui se prépare en Afrique dès les années 1950, marque aussi, dans le domaine de la recherche en sciences sociales, une étape dans un processus déjà engagé depuis l’entre-deux-guerres. Mais l’indépendance des institutions ne signifie pas pour autant une dynamique d’autonomie scientifique et intellectuelle. Certes les contestations académiques de l’ordre impérial sont d’abord apparues dans les métropoles, mais les remises en cause africaines ont répondu à leurs propres perspectives. L’une des formes de cette maturation est l’apparition de traditions nationales spécifiques. Le cas du Sénégal est notamment analysé de ce point de vue. Deux thématiques méritent l’attention : les cultures ordinaires de la production des savoirs (la nature de l’écriture, des sociabilités professionnelles et des modes d’enquête) d’une part et l’historicité des disciplines (philosophie, anthropologie) et des théories (le marxisme notamment) d’autre part. Les exemples sont puisés aussi bien en Afrique francophone qu’en Afrique orientale et australe, anglophone et lusophone.

Le lecteur ne trouvera pas dans cet ouvrage, publié à l’occasion du cinquantenaire des indépendances, un bilan exhaustif, mais une approche critique, sans doute dérangeante, des nombreuses illusions panafricaines, ethno-nationalistes et postcoloniales qui persistent encore dans les études africanistes africaines, victimes, depuis plus d’une décennie, du double piège de la consultance pour le développement et de l’émigration mandarinale en Amérique du Nord.

Les sciences sociales africaines n’ont pas encore atteint le seuil critique d’une intellectualité pleine et entière

L’ouvrage de Copans n’est ni afropessimiste, malgré sa tonalité plutôt critique, ni politiquement correct, du style ‘l’ami’ bienveillant de l’Afrique (comme le sont un bon nombre d’ouvrages de circonstance parus depuis le début de l’année). C’est un ouvrage d’intervention qui prend prétexte des commémorations du Cinquantenaire des indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique noire pour mettre en perspective l’actualité d’une sociologie de la connaissance des études africaines en sciences sociales, que l’auteur développe depuis maintenant quarante ans, et surtout la nécessité impérieuse de son africanisation. Il ne fait aucun doute qu’en un peu plus d’un demi-siècle les sciences sociales africaines n’ont pas encore réussi à atteindre le seuil critique d’une intellectualité pleine et entière, d’une autonomie qui soit avant tout le reflet de la diversité de toutes les Afriques et non le parler ventriloque d’un panafricanisme imaginaire, afrocentré ou développementaliste.

Jean Copans avait déjà écrit il y a vingt ans (1990), un essai, La Longue marche de la modernité africaine qui était une première mise au point, à la fois personnelle et générale et ce recueil le complète partiellement. Certes une certaine déception irrigue ses pages ; la déception face à ce qu’il pourrait appeler une involution sournoise des études africanistes africaines. Malgré leur mondialisation, les sociétés africaines vivent encore dans des espaces-temps d’échelle socio-spatiale et de profondeur temporelle très contrastés et surtout très multiples et variés. L’expression même d’études africaines, bien que critiquée depuis près d’un demi-siècle, véhicule encore l’idée et l’image d’une entité africaine globale, sinon unique, du moins relativement homogène. A l’exception d’une petite minorité de chercheurs en sciences sociales et historiques, l’ensemble de l’opinion africaine dont ses collègues et la plupart de leurs étudiants, sans parler des communautés afro-américaines ou immigrées africaines installées en Occident, continue à généraliser ses expériences personnelles et sociales, locales ou nationales, en tout état de cause particulières et spécifiques, comme étant africaines, comme relevant par nature d’une culture et d’une mentalité africaines aussi bien hypothétique qu’imaginaire.

Des acteurs africains pour changer l’ordre africain des choses

Achille Mbembe et Ibrahima Thioub ont chacun de leur côté insisté dans leurs interventions à propos du Cinquantenaire sur le nécessaire retour sur soi des acteurs africains pour changer l’ordre africain des choses.

Une sociologie de la connaissance efficace ne peut être conduite que si elle se rapporte à un ensemble de travaux : le long et lent détour de l’approche conséquente du réel social contemporain (de Nations nègres et culture, de C.A. Diop [1954], à Le Sénégal sous Abdou Diouf, de Momar Coumba Diop et Mamadou Diouf [1990] tient plus à la structuration socio-idéologique du pays qu’à ses dépendances multiples. Ces dernières n’ont fait qu’amplifier ce phénomène initial en jouant selon les clivages et structurations préexistants. En identifiant ces objets, les chercheurs sénégalais ont manifesté des préférences et des réticences qui reflètent en partie les préjugés et le sens commun d’une certaine catégorie sociale bien plus enracinée dans son Sénégal natal que les chercheurs étrangers, le pensent ou l’imaginent. Son corpus est volontairement réduit. Il passe sous silence quelques titres importants et surtout omet les articles et communications, les thèses ou encore les rapports. Son choix couvre un tiers de siècle et concerne des ouvrages dont le classement chronologique peut poser problème.

La Genèse selon Cheick Anta Diop, c’est l’origine des civilisations, une origine qui est l’œuvre des Nègres. La domination, le colonialisme peuvent conduire au renoncement à toute aspiration nationale, selon Abdoulaye Ly pour qui la question sociale est ‘une variante de la question nationale’. Il veut parler de la crise des rapports entre le territoire et l’Extérieur, en particulier la métropole.

Pour Majhemout Diop, la période coloniale c’est la dissociation entre les Africains (les Sénégalais) et les autres. Cette extériorité est donc intériorisée. Pour le passé, il privilégie ‘la lutte des peuples au détriment de la lutte des classes’.

L’élection d’Abdoulaye Wade renforce la symbolique des mutations au Sénégal

L’œuvre de l’historien, Boubacar Barry, Le royaume du Waalo, est toute entière consacrée à des espaces internationaux. Inscrit sous le signe de la préface célèbre de Samir Amin, son analyse sociale débouche néanmoins sur des jugements de valeur ou de sens. La conquête du Waalo est due à deux phénomènes : la faiblesse de l’aristocratie traditionnelle minée par des querelles intestines et l’absence d’une idéologie nationale (le refus de l’Islam par l’aristocratie jusqu’à la conquête).

Quant à l’ouvrage La Sénégambie du XVe au XIXe siècle, il est par définition une étude des relations internationales et interafricaines. Dans cette perspective, la Grande Sénégambie du futur permettrait de résorber la crise actuelle du développement et l’émiettement politique. L’historien préfère la Sénégambie des ‘Peuples sans frontières’. Copans critique ce point de vue.

Il passe en revue les positions d’Abdoulaye Bathily (Les portes d’or), de Mamadou Diouf (Le Kajoor au XIXe siècle)

Jean Copans consacre des développements intéressants à la gestion nationale des sciences sociales au Sénégal. Il semble que le paradigme mis en lumière il y a vingt ans ne soit pas aussi prégnant aujourd’hui, mais le recentrage problématique en confirme implicitement l’existence par le contenu même des thématiques critiquées dans les travaux des années 1990-2010. La conjoncture sociale et politique a changé. D’objet d’étude par exemple, la succession est devenue une réalité avec l’élection d’Abdoulaye Wade à la tête de l’Etat sénégalais et le fait que ce dernier soit le premier président mouride du Sénégal renforce la symbolique des mutations.

Lors de sa contribution à l’ouvrage, Le Sénégal contemporain, Copans a constitué un second corpus d’œuvres complémentaires du premier et appliqué la même grille de lecture et d’analyses pour la décennie 1990-2001. Il ne pensait pas, ce faisant, démontrer que le titre correspondait toujours à son propos et pourtant c’était le cas !

Le corpus de ces dix années s’est quasiment imposé de lui-même. Il y a d’abord le couple Momar Coumba Diop et Mamadou Diouf qui a poursuivi et élargi sa chronique des dynamiques en cours, avec la collaboration, il faut le noter d’emblée, de plusieurs sociologues, historiens ou philosophes qui enrichissent la palette des thématiques abordées. Citons, entre autres, les noms de Souleymane Bachir Diagne et d’Aminata Diaw parmi les onze autres contributeurs de Sénégal – Trajectoires d’un Etat ou encore de Ibrahima Thioub pour un article rédigé avec Momar Coumba Diop (et Catherine Boone) en 1997. Il y a ensuite l’œuvre démesurée et brouillonne du sociologue Malick Ndiaye dont l’absence de rigueur en rend la discussion difficile mais qu’il n’est pas possible d’ignorer comme le font ses collègues sénégalais (pour des raisons d’éthique professionnelle et politique tout à fait compréhensibles). Il termine enfin avec le Touba du géographe Cheick Guèye, la première œuvre empirique de qualité d’un chercheur mouride, qui remet la confrérie au cœur de l’actualité politique, économique, sociologique et religieuse du Sénégal avec ses ‘marabouts urbanisants’.

Un renouvellement générationnel des chercheurs

Il existe un groupe de chercheurs nationaux, où se remarque un renouvellement générationnel certain, qui a délibérément choisi la voie de l’état des lieux, plus ou moins critique, des crises sociales et morales du Sénégal du nouveau XXIe siècle. L’ensemble de ces chercheurs semble assumer une espèce d’autonomie modeste face aux alignements idéologico-culturels afro-centrés ou mondialisés plus ou moins tonitruants. Du coup, le lecteur a de plus en plus l’impression que les sciences sociales sénégalaises, nationales proprement dites, sont en train d’accéder enfin à la banalité de la professionnalité internationale. Quatre générations ont semblé nécessaires pour aboutir au bout d’une soixantaine d’années à une indépendance scientifique hétérogène mais visible.

Les développements consacrés au marxisme universitaire, en Afrique orientale et australe, des indépendances à 1990 sont d’un grand intérêt scientifique. Ils ouvrent de vastes avenues à la recherche. Ce marxisme est tout d’abord un marxisme livresque : il existe un corpus identifiable et accessible, ce qui n’est pas le cas du marxisme plus politique et idéologique. Ensuite, c’est un marxisme aux fonctions bien précises dont il est possible de repérer les origines, les influences, les auteurs. L’origine du marxisme universitaire africain est un fait. La (re)production autochtone, authentique diraient certains, du marxisme n’a donné lieu qu’à des succédanés au nombre desquels il faut compter les fameux Socialismes Africains (Senghor).

Le marxisme s’est présenté comme critique de la construction de l’Etat. Au Kenya, il fait l’objet d’un débat académique largement étranger. En Tanzanie, il a alimenté un débat idéologique permanent (Dan Nabudere, Mahmood Mamdani Issa Shivji, etc.). Le Zimbabwe semble être à l’heure actuelle le seul Etat africain où la réflexion marxiste locale soit en expansion.

Ce livre est une contribution très riche au développement de la sociologie de la connaissance en Afrique. Il mérite d’être lu attentivement. Son auteur a su ne pas être complaisant.

Amady Aly DIENG

walf.sn

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