« Les Gambiens exigent d’avoir la gestion du pont »

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La Gazette a été l’hôte du ministre d’Etat, ministre des Affaires Etrangères. Dans cet entretien réalisé avant son voyage en Côte d’Ivoire la semaine dernière, Madické Niang évoque la crise ivoirienne, le conflit lybien, le pont en Gambie, l’Iran, etc. Entretien

La Gazette : Vous venez de décider de la réciprocité des visas à l’encontre de tous les pays qui en font autant pour le Sénégal. La mesure relève-t-elle du strict respect des formes ?

Il y a dans cette mesure de réciprocité une question de fond et de forme. La réciprocité s’applique aux citoyens des pays qui imposent aux Sénégalais d’avoir un visa avant d’accéder à leur territoire. Ça c’est sur le plan de la forme. Sur le fond, nous nous sommes rendu compte que c’est une mesure qui permet d’engranger des moyens financiers pouvant servir à autre chose. Chaque entrée va nécessairement occasionner le paiement de droits. Et ces droits cumulés peuvent générer des montants très importants. Il m’a été rapporté qu’il y a 500 000 entrées par an. Ce qui veut dire que 350. 000 entrées par an pourraient être visées. Si on tient compte du million de touristes qui visitent le Sénégal, on peut bien revoir à la hausse les estimations que le ministère de l’Intérieur m’a données. Je pense qu’il faut tabler au moins sur un million d’entrées par an. Cela nous permet de récolter une manne très importante si on fixe les droits entre 60. 000 et 100. 000 FCfa. Pour l’heure on n’a encore rien décidé à propos des droits pour l’obtention du visa. C’est donc une manne qui peut servir à la réalisation d’autres projets.

Pourquoi avoir attendu aujourd’hui seulement pour l’appliquer aux Etats qui l’imposent au Sénégal ?

Des africains le font depuis fort longtemps. Pour notre part, nous avons réfléchi et nous avons dit pourquoi pas. Nous sommes un Etat souverain. Nous avons le droit d’appliquer la réciprocité. Au-delà de cette position, c’est une manne financière importante qui servira à l’érection de projets.

La réciprocité est un terme assez chargé. Vous est-il, ainsi, arrivé d’en discuter avec certains pays-partenaires ?

Le Sénégal est un pays souverain. Nous n’avons pas à soumettre, au préalable, à quiconque une telle décision. Nous n’avons fait aucune consultation. Notre décision a été mûrement réfléchie. Je vous dirai au passage que la décision n’a pas été facile à prendre parce que certains ministères étaient contre. Mais au bout du compte, la décision a été prise.

« L’Iran s’est mal comporté et nous avons jugé inadmissible et inacceptable son comportement »

Où en êtes-vous avec l’Iran ? Les relations sont-elles définitivement rompues ?

Définitivement. L’Iran s’est mal comporté et nous avons jugé inadmissible et inacceptable son comportement. Nous l’avons signifié aux autorités iraniennes. Nous avons rappelé notre ambassadeur et fermé notre ambassade. Maintenant, il ne faut jamais dire que c’est irrévocable car entre les pays, il peut y avoir des évolutions. Mais pour l’heure, nous n’avons plus de contact au plan diplomatique. Ils nous ont demandé la possibilité au moins de garder ouvert le bureau commercial. Nous avons dit oui mais c’est tout. Au moment où je vous parle, nous n’avons plus de relations diplomatiques avec l’Iran.

Avec le recul ne vous sentez-vous pas gêné de rompre avec un pays auquel vous avez quasiment tressé des lauriers ?

Peut-être. Mais vous savez le Sénégal est un pays souverain. Quand nous avons décidé de rompre avec l’Iran nous n’en avons parlé à personne. Nous avons décidé librement après avoir bien examiné la situation. Je vais vous raconter une anecdote. Le président de la République m’avait demandé de le représenter lors d’un sommet. En m’entendant parler de nos relations avec l’Iran, un chef d’Etat s’est approché de moi pour me demander quel était le secret du président Wade car quand il avait décidé lui-même de faire une visite en Iran ; il a reçu tellement de pression qu’il a renoncé. Oui nous avons entretenu des relations très poussées avec l’Iran mais en tant que nation souveraine, nous avons pris nos responsabilités quand l’Iran s’est mal comporté avec nous.

Là où on s’attendait à une rupture avec la Gambie, vous avez plutôt renforcé les relations avec notamment la possibilité de patrouilles communes. Est-ce que ces patrouilles ont démarré ?

Avec la Gambie, les choses ne peuvent pas être simples. Nous avons des relations particulières avec la Gambie. Le même peuple, les mêmes traditions, la même culture. Entre 400 000 et 600 000 sénégalais vivent en Gambie. Il faut tout faire pour éviter les conflits. Ce qui s’est passé en 1989 avec la Mauritanie est encore vivace dans les mémoires. Quand l’affaire des armes a éclaté, la vice-présidente de Gambie et mon homologue des Affaires étrangères sont venus ici. Il en est ressorti une décision de mettre en place des patrouilles communes. Nous savons que le MFDC a des bases en Gambie. Le président gambien a accepté le principe des patrouilles communes. Nous sommes en train d’étudier les modalités pour que les patrouilles démarrent.

« Jusqu’au moment où je vous parle, la candidature de Aziz Sow reste toujours d’actualité »

Justement est ce que ces patrouilles communes ont démarré ?

Les choses tardent du côté du Sénégal. Nous ne pouvons pas mettre des patrouilles tout au long de nos frontières. Il nous faudra voir quels sont les points stratégiques pour que notre démarche soit efficace.

Depuis l’ère de la Sénégambie, l’idée d’un pont avec la Gambie a été agitée ? Avez-vous espoir que cet ouvrage sera érigé ?

Nous en avons discuté dernièrement et j’ai espoir que cela se réalisera. Maintenant les Gambiens exigent d’avoir la gestion du pont. Le président Wade a donné son accord mais en leur disant, si vous le gérez seuls, il vous appartient de trouver le financement. Si vous pensez que nous pouvons trouver ensemble le financement, même si le pont est dans votre territoire, ensuite trouver la clé de répartition des recettes, nous sommes preneurs.

Sur la crise ivoirienne, le Sénégal et la Gambie ne sont pas sur la même longueur d’onde. La Gambie s’est opposée à l’usage de la force et elle ne reconnaît pas le président Ouattara. Comment appréciez-vous tout cela ?

Nous ne pouvons pas être d’accord sur toutes les questions. La Gambie est un Etat souverain. Ses options stratégiques doivent être respectées et c’est ce que nous faisons. C’est vrai que notre géographie particulière-la Gambie est le seul pays au monde à être dans cette situation de pays niché dans un autre. C’est quand même un Etat je le répète totalement souverain.

Comment expliquez-vous le silence des autorités sénégalaises sur la crise en Côte d’Ivoire ?

La posture de prudence qui a été la nôtre se justifie. Parce que nous avons 600 à700. 000 Sénégalais en Côte d’Ivoire. C’est donc une posture qui a été absolument nécessaire. Il fallait éviter que certains engagent des représailles parce que le gouvernement sénégalais a pris telle ou telle mesure. J’ai eu à intervenir en conseil des ministres pour demander à tous d’observer l’extrême prudence. J’ai vécu en Côte d’Ivoire. Je leur ai dit qu’un match de football entre la Côte d’Ivoire et un autre pays arbitré par un Sénégalais a déchaîné une vague de représailles contre nos compatriotes suite à un pénalty refusé. Je leur ai dit que ma chance était d’avoir le teint un peu clair, la chevelure abondante, et de passer, ainsi pour un Ghanéen. Les autres qui avaient la morphologie très sénégalaise (noire et une grande taille) étaient obligés de se terrer chez eux. Autrement, ce sont des représailles. Or il était aisé de localiser les Sénégalais. Car, il suffit de se rendre dans les marchés, à l’Avenue 12, 16, à Marcori ou Adjamé. D’ailleurs, la meilleure illustration est cette annonce, lors de la crise, sur la télévision ivoirienne, alors proche de Laurent Gbagbo que parmi les mercenaires (si mercenaires il y a), il y a des Sénégalais. J’ai aussitôt réagi par un communiqué. Malgré la célérité avec laquelle j’ai réagi, il y a eu cinq Sénégalais qui ont été tués.

Est-il vrai que l’Ecomog n’a plus ses moyens d’il y a quelques années avant ?

L’Ecomog a eu à s’acquitter de missions au Libéria, en sierra Leone, en Guinée Bissau. Aujourd’hui, il nous suffit d’être habités, nous autres pays membres de la Cedeao, d’une bonne volonté » de faire de l’Ecomog une force réelle pour intervenir dans des situations de conflit.

« Bonne volonté » veut-il dire par exemple que tout le monde s’acquitte de ses cotisations ?

Oui, il faudrait que tout le monde cotise, que tout le monde participe dans la constitution des forces d’intervention. Le Sénégal fait partie des pays-référence. D’abord par la professionnalisation de son armée, ensuite par une participation effective aux forces de l’Ecomog engagées dans les zones de tension. Mais aussi par la régularité de ses cotisations.

Parlons du conflit lybien, le Sénégal a adopté le profil bas dans ce conflit.

Notre position est connue. Le président Wade s’est prononcé dès le début de la crise lybienne. Ensuite, nous avons adopté la démarche de l’Union Africaine. Nous sommes membres de cette organisation, nous nous conformons à ses décisions. C’est la même posture que nous avons eu dans le conflit ivoirien. Vous savez dans le conflit lybien n’eut été l’entêtement des insurgés, nous avions proposé une bonne solution de sortie de crise. Le président Khadafi était d’accord sur la proposition de l’Union Africaine. Ma conviction est que ce n’est pas par les armes qu’on va régler le problème. La seule issue passe par le dialogue. Nous nous y attelons au sein de l’UA.

Il semble que c’est la Libye qui tient à bout de bras l’Union africaine (Ua). Si c’est le cas, cela a-t-il affecté l’engagement de l’Ua dans le conflit dans ce pays ?

Non, je suis formel, le chef de l’Etat libyen ne tient pas financièrement l’Ua. Il lui arrive, toutefois, de faire des largesses. Par exemple, accueillir des sommets de l’Union, alors qu’il n’y a pas de pays demandeur. Quand il accueille ces sommets chez lui, il fait montre d’une grande générosité. Il prend alors en charge le logement de tous les participants. La Libye est l’un des rares pays où cela se fait. Dans tous les autres pays, si vous êtes logés gratuitement, les autres charges vous incombent. Mais je reconnais que Syrte était devenue une sorte de deuxième capitale après Addis Abeba. D’ailleurs, je pense que cela peut continuer quelle que soit l’issue du conflit en Libye.

La candidature de notre compatriote Aziz Sow à la présidence de la commission de l’Uemoa est-elle toujours d’actualité ?

Jusqu’au moment où je vous parle, elle toujours d’actualité. Et le Sénégal garde toujours ses chances dans la mesure où l’idée d’élection n’est pas retenue. On privilégie plutôt le système de rotation et de distribution des postes au sein de la Cedeao. Dans les premières propositions qui avaient été faites par le panel des ministres dont je faisais partie, le Sénégal figurait parmi les pays pouvant obtenir la présidence de la commission de l’Uemoa. Malheureusement, les conclusions de ce panel n’avaient pas recueilli l’adhésion de tous les pays membres. Au dernier sommet, la mise en place d’un panel de chefs d’Etat pour proposer à leurs homologues les modalités de la rotation de tous les postes concernés et leur distribution. Le panel va se réunir bientôt. Le Sénégal garde intactes ses chances et nous n’avons pas un candidat autre que Aziz Sow.

C’est à croire que les panels sont à la mode dans les institutions sous-régionales…

(Rires). C’est parce que ça marche bien. C’est une bonne chose d’impliquer directement les chefs d’Etat. Il y a des questions que les ministres ne peuvent jamais régler. Parce que chaque ministre reçoit les instructions de son président.

Diplomatie économique. La Turquie et l’Espagne sont par exemple prêts pour faire du Sénégal un Hub…

Vous avez raison. Quand je suis arrivé à ce ministère, j’ai organisé des rencontres où j’ai expliqué le sens que je donnais à la diplomatie économique. Il s’agit d’abord de faire en sorte que nous puissions servir les intérêts du Sénégal partout. Ensuite le faire dans une parfaite harmonie avec toutes les structures qui interviennent sur le même objet. C’est pourquoi nous avons signé un mémorandum avec l’Apix. J’ai rencontré tous les ministères techniques notamment celui de la Coopération internationale et nous avons aujourd’hui des interventions qui impliquent toutes les parties prenantes. Quand je me déplace, je le fais avec une délégation qui reflète le plus possible cette option. Cela permet de faire la promotion du pays et de nouer des contacts pour la réalisation de projets économiques. Sur ce plan nous avons beaucoup avancé. Nous avons tenu un très grand nombre de commissions mixtes aussi bien en Asie, en Amérique, en Afrique qu’en Europe. Il faut continuer sur cette lancée. Je suis sr que nous aurons de plus en plus de projets économiques grâce à cette vision qui consiste à faire de sorte que la diplomatie puisse servir les intérêts économiques du pays.

Entretien réalisé par Pape Amadou FALL et Hamidou SAGNA

lagazette.sn

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