Côte D’Ivoire: Démocratie et « licornocratie » Par Babacar Justin Ndiaye (Journaliste Politologue )

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Décembre 1960 : le Premier ministre congolais Patrice Lumumba est arrêté puis tué, malgré la présence – ou avec la bénédiction – du contingent ghanéen de casques bleus de l’ONU qui assurait la protection de sa résidence à Léopoldville, actuelle Kinshasa. Avril 2011 : le Président Laurent Gbagbo est arrêté par les Forces spéciales françaises (en renfort à la Licorne et en action sous la bannière de l’ONU) puis remis à son adversaire politique. Destination : la CPI située en Europe. Même si Abidjan n’a pas signé le statut de Rome, l’état de convalescence politico-militaire du pays ne favorise pas un jugement sur place. La jurisprudence Charles Taylor le prouve bien.

 

Certes, le parallèle ne rime pas avec la comparaison, mais il est tout de même saisissant. Cinquante ans après les indépendances, on démocratise l’Afrique au canon, comme on l’avait jadis colonisée…au canon. En cravatant, au passage, des hommes politiques de premier plan. Pendant ce temps, on laisse intactes les dictatures de Biélorussie et de Birmanie. Ah ! Si l’Afrique n’était pas orpheline de Nasser, de Sékou Touré, de Ben Bella, de Modibo Keita et de Julius Nyerere, est-ce que Sarkozy oserait ? Giscard avait attendu l’absence de Bokassa, pour déclencher l’opération Barracuda, et installer Dacko. De Gaulle et Foccart n’ont jamais franchi le Rubicon, en envahissant militairement la Guinée, malgré l’affront du Grand Sily et l’attrait des richesses du sous-sol guinéen. Face à une Afrique de l’Ouest affaissée, Nicolas a inventé la « licornocratie ».

Logique et cohérence de la doctrine de Sarkozy qui juge que le continent noir est insuffisamment entré dans l’Histoire. Ce mois d’avril donne l’occasion d’installer la Côte d’Ivoire dans l’Histoire, par des frappes aériennes. Et des percées de chars. Les démentis de Guillaume Soro sont dérisoires. La France est l’artisan politique, militaire et technique de l’arrestation de Gbagbo. Trente blindés ne font pas de la figuration dans une opération. C’est la vieille division (coloniale) du travail, avec le gendarme français qui pulvérise tout ; suivi de l’auxiliaire, le harki ou le supplétif africain qui assomme ou ligote le frère-gibier.

Quel épilogue pour un processus électoral, au départ, si bien enclenché ! A l’arrivée, les bulletins de vote ont cédé la place aux balles de fusil. La Côte d’Ivoire a balancé entre la perspective somalienne d’un éternel chaos ; et le scénario angolais qui n’offrirait à Gbagbo que le destin sanglant d’un Jonas Savimbi, défunt chef de l’UNITA. Finalement, la voie médiane a prévalu : l’arrestation de Gbagbo, à l’issue d’une longue boucherie nationale.

De son côté, Alassane Dramane Ouattara (ADO) est irrémédiablement piégé par la folle accélération des évènements. Elu au suffrage universel, le Président reconnu par la communauté internationale, est porté au pouvoir par la rébellion successivement rebaptisée Forces Nouvelles (FN) puis Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI).

Coincé entre l’allié Henri Konan Bédié et le pilier Guillaume Soro, ADO voit sa marge de manœuvre se restreindre durablement. D’office, le futur ex-locataire de l’hôtel du Golf se trouve dans l’incapacité de tenir sa promesse de nommer un Premier ministre issu des rangs du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Paix (RDHP), au vu des circonstances qui rendent Soro très utile et particulièrement précieux.

A l’échelle du pays, les défis s’amoncellent au fil de la tragédie qui a mis en lambeaux le tissu social d’un pays sociologiquement zébré par une démarcation entre allogènes et autochtones. Une fracture également géographique (Nord-Sud) qui a mué l’adversité politique normalement conviviale, en une confrontation identitaire forcément meurtrière. D’où cette victoire électorale d’Alassane Ouattara qui s’apparente à une victoire à la Pyrrhus.

Si pour Gbagbo, c’est une lamentable fin de parcours (il aurait dû se suicider ou marcher au devant des balles comme le fondateur de l’UNITA ou le Chilien Salvador Allende) il en va autrement pour Ouattara dont la feuille de route est désormais lestée du poids d’une équation ardue : la réconciliation. Pour un expert chevronné du FMI – sans expérience ni professionnalisme politiques – cette urgence inattendue est titanesque. Car, en effet, 46 % d’Ivoiriens ont officiellement voté pour Gbagbo qui a récolté 60 % des voix dans la capitale où le vote est incontestablement trans-ethnique. Terrible maldonne !

Du reste, la crise presque décennale de la Côte d’Ivoire (septembre 2002 – avril 2011) s’est constamment nourrie de dés pipés et de cartes biseautées. Des calculs qui ont, aujourd’hui, calciné le pays. La première des cartes biseautées, est la Licorne. En tant que mise en œuvre des accords de défense signés entre Abidjan et Paris (accord officiel d’avril 1961 et clause secrète de février 1962) l’opération militaire de la France porte un nom de code qui en fait d’emblée un chef-d’œuvre d’ambiguïté opérationnelle. La Licorne – animal fabuleux représenté par un corps de cheval portant au front une longue corne (pas deux) torsadée – ne suggère-t-elle pas une démarche équivoque jusqu’à la caricature ?

On n’est donc pas étonné de voir de voir la France, moduler à l’infini ses interventions, en caressant tout le clavier des options tactiques : interposition, stabilisation, dissuasion et même destruction de l’aviation ivoirienne, en novembre 2004. Bref, tout sauf voler pleinement au secours de l’Etat ivoirien (à ne pas confondre avec le régime de Gbagbo) co-signataire avec l’Etat français, d’un accord de défense et d’une clause secrète non abrogés. Plus habilement encore, Paris a manœuvré au Conseil de sécurité de l’ONU, jusqu’à l’obtention du vote de la résolution 1962, du 21 décembre 2010, qui place les soldats français sous la bannière de l’ONU ; tout en les maintenant sous commandement français.

Conséquence inconséquente : Licorne qui exécute officiellement un mandat des Nations Unies, n’a jamais été commandée par les Généraux africains qui se sont succédé à la tête des casques bleus : les Sénégalais Pape Khalil Fall et Abdoulaye Fall ; le Béninois Fernand Amoussou et maintenant le Togolais Gnakoudé Béréna. En clair, Licorne est en faux duo avec l’ONU CI, et en vrai solo sur le théâtre des opérations.

Toujours au chapitre des incohérences onusiennes, on peut relever la nomination d’un officier supérieur du Togo, issu de la Garde prétorienne d’un dictateur (Eyadema) pour piloter une mission de démocratisation de la Côte d’Ivoire. Ridicule et insultant. Ne doit-on pas demander aux pays émetteurs de troupes pour l’ONU, d’exhiber d’abord leur brevet de démocratie ?

La seconde carte biseautée renvoie au schéma de sortie de crise. En janvier 2003 (déjà) les fameuses négociations de Linas-Marcoussis présidées par le juriste Pierre Mazeaud (conseiller de Chirac) avaient bizarrement recommandé de désarmer simultanément l’armée ivoirienne et la rébellion du Mouvement populaire ivoirien (MPI), première appellation des maquisards de Guillaume Soro. Curieuse façon de mettre sur un pied d’égalité, une armée régulière et une guérilla. « Désarmer l’armée » : une proposition provocatrice qui avait déchaîné, à juste raison, la colère des hystériques patriotes d’Abidjan.

La troisième carte non moins biseautée est l’Accord politique de Ouagadougou qui a prévu le cantonnement et le désarmement des rebelles. Dans la pratique, on a cantonné sans désarmer. Pire, on a surarmé car la progression fulgurante des rebelles (cantonnés en provinces) jusqu’à Abidjan, a nécessité des équipements filmés et montrés par les télévisions du monde. Ici apparaît l’erreur fatale de Gbagbo qui a accepté, sous fortes pressions, d’aller aux élections avant que l’Etat ivoirien, à travers le gouvernement d’union nationale de Soro Guillaume, ne se soit assuré du contrôle militaire et administratif du Nord du pays.

D’où cet autre dé pipé qu’a été l’idée d’envoyer l’Ecomog en Côte d’Ivoire. Devant les difficultés insurmontables et les critiques vives, l’Ecomog officiel a cédé la place à l’Ecomog clandestin qui, sous le sigle FRCI, agrègent les rebelles des FN, des éléments burkinabés, des conseillers français et africains. Sans oublier la logistique nigériane. (Lire les informations ultra-secrètes publiées dans « Le canard enchaîné » du 6 avril).

Mais cette hétéroclite force pro Ouattara a piétiné devant le mur de feu des militaires et des mercenaires de Gbagbo. Un imprévu revers qui a conduit l’ONU et la Licorne – étonnamment immobiles face aux massacres de 300 personnes dans la ville provinciale de Duékoué – à diriger des frappes aériennes et des tirs de blindés sur les défenseurs du Palais présidentiel. Objectif : hâter par les missiles Hot des hélicos et les obus de chars, l’arrivée au pouvoir d’un Président démocratiquement élu. Des accords de défense, on a débouché sur un mandat de destitution via une logique d’ingérence. Le tout au nom de la protection des civils. La Légion Etrangère n’aurait-t-elle pas mieux protégé les civils, en sautant sur Kolwezi, pardon, sur Duékoué ?

En vérité, l’enjeu ivoirien conditionne beaucoup de lendemains, entrechoque toute une gamme d’intérêts et secrète moult leçons. Depuis la certification des résultats par l’ONU, on répète que la persistance du contentieux hypothèquerait les futures élections en Afrique. L’argument est fallacieux, car les antécédents kenyan et zimbabwéen sont là. Sauf à convenir que lorsque l’ONU s’implique dans un processus électoral, les résultats sont sans appel. En revanche, la vraie leçon est que les marionnettes de la France seront, dès à présent, les vainqueurs tranquilles des scrutins africains. Y compris les moins crédibles comme ceux qui ont porté au pouvoir, Alpha Condé (quatre mois d’intervalle entre les deux tours) et Yayi Boni (quatre cent mille citoyens désireux de voter) mais, méthodiquement omis de la fameuse Liste électorale permanente informatisée dite LEPI.

Sur un autre plan, des intérêts de taille ont été en compétition. La société angolaise de pétrole Sonangol a acquis 25 % des actions de la Société ivoirienne de raffinage (SIR). Une présence économique qui a pour corollaire, une timide présence militaire. Puisqu’un accord de défense a été signé discrètement à Luanda, en mars 2009, entre le ministre angolais de la Défense, Kundi Pailhama et le conseiller-sécurité de la Présidence ivoirienne, Bertin Kadet. Protocole qui a autorisé l’Angola à dépêcher sur Abidjan, une unité d’élite de 100 hommes commandés par le Colonel Victor Manena. Qu’est devenu ce détachement ?

A ce télescopage d’intérêts, on peut ajouter, en guise de rappel, le gisement de pétrole de Jacqueville, près de la frontière du Ghana, que le gouvernement du Président Gbagbo a octroyé, en 2005, à la compagnie américaine « Africa Petrole » de Charles Waterman, ancien n° 2 de la CIA en charge justement des questions pétrolières. Evidemment au détriment de la française ELF.

En définitive, le chaos ivoirien a masqué des marchandages, des micmacs, des négociations et des tractations tous azimuts. Avec des partitions tantôt militaires ; tantôt diplomatiques. A cet égard, on murmure que Nicolas Sarkozy et Jacob Zuma ont scellé un deal sur la Côte d’Ivoire. Un troc diplomatique qui a laissé les coudées franches aux Français ; et assuré – avec l’appui de Paris – le fauteuil de membre permanent du Conseil de sécurité (plus droit de veto) à Pretoria. Le Nigeria trinquera alors ; ainsi que le Sénégal qui avait rompu de façon cavalière ses relations avec Taiwan, dans l’espoir d’un appui décisif de Pékin. Comme quoi, la bataille d’Abidjan a un arrière-plan jonché de cadavres et …de calculs très éloignés de la démocratie.

Babacar Justin Ndiaye Journaliste Politologue

 

8 Commentaires

  1. Faire d’ emblee le parallèle entre l’illustre Lumumba et Gbagbo le boulanger, c’est insulter l’histoire.
    Faire l’impasse sur la decennie de ruse, de combine et d’assassinat (charnier de Yopugon, Balla Keita et j’en passe) de LG, C’est parler alors comme Ble Goude.
    Votre article n’est pas intellectuellement honnête, il est injustement partisan!

  2. Analyse parfaite, pas a mon avis. Entre un avenir a la somalienne et un a l’angolaise je prends une intervention de licorne qui abrege la souffrance des ivoiriens. Oui les francais les americains les autres pays d’afrique( senegal, afrique du sud, angola etc. ) ont des interets en cote d’ivoire mais sur ce conflit la on ne peut pas les accuser d’etre a l’origine. Il y’a pas mieux pour un pays pour se donner des chances de preserver ses interets que d’avoir la paix d’abord. Si face a toutes ces puissances la cote d’ivoire veut tirer ses marons du feu sa classe politique doit s’entendre, etre contiente de l’interet superieur de leur pays et eviter de diviser la nation ivoirienne. Je ne suis pas d’acord avec ce terme de licornocratie, si bagbo avait joue le jeu de la democratie et s’il ne s’etait pas lance dans cette folie meutriere, licorne n’aurait pas droit au chapitre. Si licorne ne s’etait pas investi dans ce conflit on serait encore entrain de compter les victimes.

  3. vraiment mr ndiaye,il faut evoluer. je te suis depuis des annees. l’afrique est bloquee à cause des sois disant que vous ètes .nous sommes à la mondialisation.vous etes toujours negatif.le neocolonialisme n’existe plus. il faut tourner la page. mème gbagbo le sait. il va chercher des avocats francais pour sa defense.je sais ce que vous faites à la sous region.il faut arreter

  4. Pourquoi devons-nous nous battre pour les fils et filles de Satan? Aassane Dramane Ouattara est un fils du Diable, Laurant Bagbo est un fils du Diable. Le probleme de l’Afrique est que nous ne choisissons jamais nos dirigeants parmi nous. Nous avons besoin de rigime de Rupture. Rupture d’avec la Pensee eronee communiste et socialiste, Rupture d;avec la Pensee unique liberale, Rupture d’avec les Presidents issus de la Generation coloniale mais surtout d’Obedience etrangere. Papa Latyr Faye

  5. « Cinquante ans après les indépendances, on démocratise l’Afrique au canon, comme on l’avait jadis colonisée… » Mais il faut aussi ajouter:  » Cinquante ans après les indépendances en Afrique, on se maintient au pouvoir par la force, on tue les opposants, on tripatouille les constitutions, on confisque les richesses du pays.  » Franchemant Mr Ndiaye, le jour ou nous de vrais dirigents en Afrique, on ne parlera plus de « licornocratie ».

  6. Contribution intelectuellement malhonnete. Il faut remonter le fil de l’histoire pour savoir que la chronologie des évènements qui a conduit à ce désastre incombe aux africains pas aux étrangers occidentaux. S’il faut faire un choix entre la démocratie par les canons et la dictature je préfère la première. Des gens comme Monsieur Ndiaye se contentent tout le temps de dénoncer et de parler et ne s’engagent jamais pour la démocratie en Afrique. Il est inimaginable que la France attaque l’Afrique du sud, le Mali, le Bénin voire meme le Sénégal tant que la situation est stable mais s’il y’a une turpitude des hommes politiques et bien merci ils ouvrent la boite de pandore pour les occidentaux… Pourquoi les africains ne sont pas intervenus militairement pour chasser Gbagbo. Cela aurait évité cette confusion qui consiste à dire que c’est les blancs. Il faut travailler et etre sérieux au lieu de passer notre temps à pleurnicher sur les autres. On en a assez de tout ça hier on reprochait les français de soutenir les dictatures, aujourd’hui on les reproche de combattre les dictature … Qu’est ce qu’on veut vraiment ?

  7. Merci Mr Guèye, ce pseudo-journaliste est en réalité un mercenaire et un prostitué politique !!! Son long texte ignoble, honteux, truffé de contre-vérités et de non-dits, est orienté pour essayer d’expliquer et de faire pardonner l’inqualifiable et l’impardonnable : les pratiques criminelles, ignobles et rétrogrades qui ont eu lieu durant des décennies en RCI par une clique de CRIMINELS qui n’aurait jamais dû accéder au pouvoir en RCI…
    Il faut dire un grand BRAVO au peuple de RCI qui, quoi que l’on puisse dire, est un grand peuple qui sait se défendre et règler ses problèmes vitaux. Ensuite ayons l’honnêteté de dire MERCI à la France, à la force Licorne, à Mr CHOI, à l’ONUCI sans qui des tueries monstrueuses à grande échelle auraient eu lieu en RCI …

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