Le multipartisme intégral ou l’euthanasie du « modèle démocratique » sénégalais

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Après une soixantaine d’années « d’indépendance », on constate une frénésie politique de moins en moins axée sur des idées ou des projets mais réduite à l’activisme saisonniers de machines électorales sans VISION ni IDÉAUX. Puis entre deux élections, un système de vases communicants consacré sous le vocable pastoral de « transhumance » permet aux uns et aux autres de brouter dans les pâturages du vainqueur jusqu’à la saison suivante. Cette modalité favorise le clientélisme et la corruption. Elle mine et détruit l’Ethique et la Morale en politique. Elle donne naissance à une sorte de nivellement, par le bas, du discours et des postures (impostures?) politiques. Avec comme conséquence la multiplication à l’infini des « partis » et organisations pour se donner une chance de prendre sa part au banquet de la « République »… Il va falloir légiférer en la matière vu que la simple morale ne suffit plus à distinguer ce qui est faisable de ce qui ne peut l’être….

Il faut en convenir : Au pères fondateurs de notre pays ont succédé, petit à petit, des générations de politiciens de moins en moins inspirés et de plus en plus confinés dans des stratégies de survie individuelle, clanique ou partisane. À de rares exceptions près, les hommes politiques sénégalais n’alimentent pas notre « idéal commun de vie commune,  » par des réflexions majeures et abouties sur notre présent et notre futur possible. Un futur toujours possible à condition de le vouloir ardemment mais surtout… collectivement. Bien au contraire! Nos élites politiques sont divisées, artificiellement (!) sur tout. Et, quant au fond, elles s’arrangent sur notre dos pour « s’entendre » sur leur essentiel ! Sous ce rapport, l’émiettement des forces politiques nous affaiblit collectivement. Eh oui! La multiplication des partitions politiques contribue à affaiblir l’Etat qui peine à incarner l’Autorité . Or l’Etat est le garant de nos libertés individuelles, le rempart de notre sécurité collective . Il lui faut dès lors plus qu’une simple force de répression : Il faut que chacun d’entre nous se reconnaisse dans sa puissante bienveillance. Est-ce le cas?

Ainsi et, face à l’insécurité grandissante du monde actuel, il est temps d’interroger le  » modèle démocratique  » sénégalais. Un modèle copié et, sur bien des points mal collé, de la République française. Un modèle corrompu à partir de 1962 par la concentration excessive des pouvoirs entre les mains du Président de la République. Un régime défini comme « présidentialiste » par les esthètes du Droit constitutionnel, mais en fait un régime quasi
« monarchisant » . Souffrez ce néologisme, puisque tous les abus de langage sont permis!

Pour faire bref, et tenter de cerner les raisons de la déconfiture de la politique sous nos cieux, prenons pour point de départ de notre réflexion la mise à mort du pluripartisme organisé par la loi des quatre courants de pensée inventée par le Président Senghor. Il s’en est suivi la mise en œuvre du multipartisme intégral à partir de la révision constitutionnelle du 06 mai 1981, une idée du Président Abdou DIOUF dont on peut deviner les arrières pensées politiciennes dans le contexte d’alors.
On peut tout reprocher au Président Léopold Sedar SENGHOR, premier Chef de l’Etat du Senegal indépendant sauf la qualité d’une réflexion approfondie sur les différents sujets qu’il traite ou les sujets qui le passionnèrent. Ainsi, et après des années de gestion du pouvoir sous la houlette d’un parti unique de fait dit unifié ( Union Progressiste Sénégalaise UPS) le Président Senghor est à l’initiative d’une Loi dite des quatre courants de pensée qui élargit et limite le nombre de partis politiques sénégalais devant concourir au suffrage universel à quatre formations idéologiquement identifiables comme suit: le Parti socialiste PS ( socio-démocrate) Le Parti africain de l’Indépendance PAI ( marxiste-léniniste/communiste) Le Parti Démocratique Sénégalais PDS ( travailliste/libéral) Le Parti Conservateur MRS. Ce sont ces formations et celles qui étaient restées dans la clandestinité, ou qui ne se retrouvaient dans aucun des courants ainsi définis, qui se sont subdivisées pour donner naissance à 270 partis politiques. On peut facilement retracer l’historique de chaque leader de parti jusqu’à sa formation…ancestrale.

Prise dans un souci déclaré de maîtrise du processus de démocratisation de notre « jeune » pays, cette décision décriée à l’époque par certains leaders politiques mérite d’être réexaminée à l’aune de l’expérience vécue jusqu’ici. Je retiens pour ma part le terme » courant de pensée » qui était le critère de différenciation des formations politiques. La pensée au service de la politique… Ou en sommes-nous?

Et d’abord quelques questions:
L’inflation des partis politiques est-il un indicateur de bonne santé démocratique ? Ou bien n’est-elle pas le signe d’une déliquescence du système partisan avant sa mort programmée? La tendance à la constitution de coalitions électorales qui semble prolonger la vie du système ne constitue- elle pas une énième prestidigitation par laquelle les professionnels de la politique s’assurent, à force de combines et de compromis au forceps, une longévité dont la légitimité est de plus en plus discutable?
Les questions sont fort nombreuses dont les réponses doivent être trouvées par des équipes de recherches pluridisciplinaires comptant différentes compétences, mais aussi et surtout des acteurs aux expériences éprouvées dans l’exercice de responsabilités politiques et sociales. Ce qui n’exclut pas l’apport de personnalités et de notables connus pour leur sagesse, la connaissance de notre Histoire, proche et lointaine.

Il est dans le même temps impératif de mettre de l’ordre dans la prise de parole publique. C’ est une des conséquences de la multiplication des chapelles politiques d’une part, mais aussi de celle des médias, moyens et supports de communication. Chacun peut dire ce qui lui passe par la tête. N’importe qui peut se mettre en scène à sa guise et diffuser, à une large échelle, des idées parfois dangereuses pour la cohésion sociale. On en regrette l’époque où la possibilité technique de censurer des propos outranciers existait… Le numérique, et les possibilités infinies qu’il ouvre en terme de captation et de diffusion des sons et des images à l’échelle planétaire, interpelle nos pays constitués d’équilibres sociaux fragiles et qu’il nous faut préserver à tout prix. Pouvons-nous regarder, impassibles, l’envahissement de l’espace publique par des propos irresponsables débités par des ignares qui piétinent toutes les convenances et agressent les derniers remparts de nos conventions sociales les plus sacrées? Regardez…Écoutez… Alors?

Pour tout dire, les grandes Nations se construisent par la force des grandes volontés. En matière politique comme en toutes choses, la volonté humaine est la force déterminante. Elle a transformé le monde et construit tout ce qu’il est. Il se trouve que, depuis trois siècles nous avons laissé à d’autres le soin de penser le monde à notre place. Confinés dans un « jeu »politique qui ne procède pas de notre génie, nous en oublions de le REPENSER… Serions-nous nous incapables de produire un mode de gouvernance qui engage le plus grand nombre d’entre nous sur le chantier de la construction de notre pays dans une Afrique Nouvelle, libre et conquérante? Sommes-nous condamnés à rester les spectateurs d’un monde qui se transforme à chaque instant? Les élites sénégalaises et africaines d’aujourd’hui doivent se convaincre que :  » chaque génération doit dans une relative opacité, découvrir le sens de sa mission, la remplir où la trahir »…. À défaut , nous resterons pour longtemps encore « Les damnés de la terre » titre de l’ouvrage impérissable de Frantz Fanon dont cette citation est une des phrases-clés.

Na nu benno bokk yeene!

Amadou Tidiane WONE
[email protected]
www.lesexigeants.com

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