20e anniversaire de la libération de Mandela : Ce que Mitterrand disait de «MADIBA»

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Les images de la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990 avaient provoqué une émotion profonde dans l’opinion internationale. J’en avais moi-même été frappé. Nelson Mandela avait toujours la stature haute. Mais comment reconnaître sur ce visage émacié, marqué par vingt-sept années de captivité, le militant des années 50 qui avait, avec Olivier Tambo, ouvert le premier cabinet d’avocats noirs de Johannesburg ? Le monde découvrait un homme fort différent des rares portraits d’avant son incarcération. Par François MITTERRAND*
Pourtant, malgré les traces laissées par tant de privations, une détermination intacte se lisait dans son regard, tempérée cette fois par l’expérience. Nulle trace d’animosité. Une force émanait de sa personnalité, mélange de tolérance et de foi en l’avenir de son pays, qui imposait immédiatement le respect à ses interlocuteurs.
Au moment où la démocratie est enfin instaurée en Afrique du Sud, on peut mesurer le long chemin parcouru. Cela a été rendu possible par un véritable miracle politique, coup de pouce du destin, la rencontre de deux fortes personnalités que tout aurait dû opposer, Nelson Mandela et Frederik De Klerk, et qui ont su surmonter les haines du passé, se parler, développer, en patriotes sud-africains, une vision commune de l’avenir. C’est ce qui m’était apparu lorsque, reçus à ma table à l’Elysée le 3 février 1992, ils avaient partagé pour la première fois un déjeuner en commun. Déjà auparavant, en juin 1990 et juillet 1992, Roland Dumas avait reçu Nelson Mandela à La Celles-Saint-Cloud.
On ne soulignera jamais assez cet instant magique durant lequel l’intérêt supérieur de la Nation et, ici, de l’humanité dépasse les clivages les plus profonds et rompt avec une sorte de malédiction. Une révolution s’est enclenchée avec la rencontre de ces deux hommes. Aucun prix Nobel de la paix n’a été si mérité.
Au cours de mes rencontres avec Nelson Mandela et de nos discussions, j’ai pu apprécier les dimensions humaines et politiques de l’homme d’Etat. Humilité, réalisme et pragmatisme sont les traits marquants de son action, sans pour autant qu’il se soit jamais détourné de l’objectif de toute sa vie : la restauration de la dignité de ses concitoyens dans le respect mutuel des différences et dans le cadre de l’Etat sud-africain.
Le processus de négociations constantes mis en œuvre par Nelson Mandela et soutenu par Frederik De Klerk explique pour une large part l’aboutissement du processus de démocratisation. Il faut imaginer les efforts et l’énergie déployés, sur un fond de violence parfois aveugle, parfois délibérée, pour surmonter chaque obstacle. Une telle tension aurait lassé la patience de bien d’autres, fait le lit de la démagogie, entraîné la rupture. Le ralliement de l’Inkatha de Mangosuthu Buthelezi au processus électoral témoigne de la justesse de cette stratégie.
La situation demeure fragile, car elle repose encore sur ces deux hommes d’exception. D’immenses espoirs ont été soulevés. Satisfaire les espérances des populations sera une tâche gigantesque. Le terrain reste propice au développement des extrémismes de tout bord, ce qui imposera aux dirigeants Sud-africains une vigilance de tous les instants.
Mais j’ai confiance dans l’avenir de ce pays. Ses atouts sont nombreux. Il est grand et riche. Il dispose d’hommes et de femmes de bonne volonté, et d’une véritable identité nationale sud-africaine où chaque communauté est maintenant en mesure d’apporter sa contribution à l’édifice. Cette Afrique du Sud à laquelle j’adresse tous mes vœux constituera, j’en suis convaincu, un des premiers pôles de développement économique et social de l’Afrique. Nelson Mandela nous a donné un exemple de volonté, d’humanisme et d’intelligence politiques, dans le plus noble sens de ce terme. Je lui souhaite, et, à tous ses compatriotes, le meilleur succès dans son entreprise. La France, terre des droits de l’homme ne ménagera pas son soutien pour éradiquer les dernières conséquences de ce régime d’un autre âge qu’était l’Apartheid et sera aux côtés de la nouvelle Afrique du Sud.

*Ancien président
de la République française
Article paru dans L’Evénement
du Jeudi du 5 mai 1994

lequotidien.sn

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