AUGMENTATION DE L’OFFRE DE CREDITS A L’AGRICULTURE SENEGALAISE Le déclic par l’approche chaîne de valeur

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En plus d’être sujette aux aléas du climat, l’agriculture sénégalaise souffre du financement à dose homéopathique provenant des institutions bancaires. Concentrant 50% de la population active du Sénégal et contribuant pour plus de 58% à la croissance du Pib en 2010, elle ne bénéficie paradoxalement que de 4% du financement bancaire. Une « aberration » à corriger par l’approche du financement par les chaînes de valeurs agricoles, un modèle de financement qui a produit des résultats satisfaisants dans les filières comme le maïs et la tomate

N’eut été l’intervention des banques commerciales pour régler une partie de l’ardoise due par les huiliers aux producteurs d’arachide, ces derniers seraient retournés à l’époque des bons impayés et crouleraient encore sous le poids de dettes insupportables. Cette intervention sur le fil des institutions bancaires s’est limitée toutefois à un seul maillon de la chaine arachidière : la commercialisation. A l’image de la filière arachide, l’approvisionnement en intrants, la production, le transport, la transformation, l’exportation sont les parents pauvres du financement du secteur agricole.

Entre autres justifications évoquées pour expliquer la faible articulation entre les chaînes de valeur agricoles et les principaux services financiers figurent : le faible taux de bancarisation des producteurs, les risques systémiques et économiques qui pèsent fortement sur l’agriculture, les difficultés pour les institutions financières de mettre en place des politiques de gestion des risques spécifiques par défaut d’informations sur les chaînes de valeur concernées, la faiblesse des capacités de gestion des producteurs et de la gouvernance des exploitations agricoles, la difficulté de constituer des garanties, l’absence de circuits de distribution, le faible développement de l’assurance agricole, les faibles taux de recouvrement, etc. Résultat : « l’agriculture sénégalaise ne mobilise que 4% (un taux invariable depuis 1987) des financements bancaires contre 27% pour le secteur secondaire et 70% au tertiaire », regrette le ministre de l’Agriculture, Khadim Guéye. Autant de difficultés qui imposent d’agir à tous les niveaux. D’autant que l’essor de l’agroalimentaire qui représente 29% des investissements agréés en 2009, devrait être profitable au secteur.

D’une manière générale, la modique contribution du secteur bancaire et des Systèmes financiers décentralisés (Sfd) au secteur agricole est le plus souvent concentrée sur les phases de commercialisation. Cette approche classique du financement focalisé sur un maillon de la chaine agricole ayant montré ses limites, il « faut changer d’approche pour faire de l’agriculture un secteur porteur de croissance et créateur de richesses et d’emplois ».

Comment ? L’Agence pour la promotion des investissements et des grands travaux (Apix) et l’Agence des Etats Unis pour le développement internationale (Usaid) ont, dans le cadre du Conseil présidentiel de l’investissement jeté leur dévolu sur une approche originale parce qu’intégratrice et inclusive : le financement de l’agriculture par la chaîne de valeur. Cette nouvelle formule est un modèle de financement novateur qui considère l’agriculture dans sa dimension holistique, c’est-à-dire un ensemble impliquant les fournisseurs, les producteurs, les transformateurs, acheteurs, commerciaux, prestataires de services, financiers. « Une mise en relation des acteurs du Champ à la fourchette », promet-on. L’approche chaîne de valeur a pour but de mettre fin à l’hésitation et à la suprême prudence des banques en faisant de l’agriculture un secteur attrayant pour le secteur bancaire et d’assurer à ce dernier une diminution des risques « systémiques et structurel qui caractérisent les activités agricoles et assurent un retour sur investissement aux institutions bancaires », glisse-t-on dans le milieu.

D’autant que « le faible financement de l’agriculture aujourd’hui n’est plus dû à une insuffisance de ressources financières, mais plutôt à un manque de méthodologies permettant de mobiliser l’investissement privé et d’optimiser les financements publics », cadre Patrick Brochet, président du sous groupe financement du Conseil présidentiel pour l’investissement. Le défi pour les acteurs du milieu agricole est donc de vulgariser ce modèle pour une augmentation et une diversification de l’offre de crédits car de l’avis de Brochet : « plus la connaissance de la chaîne de valeur est grande, plus important et moins cher sera le financement ».

L’exemple par la tomate et le maïs

Le modèle de financement de la chaîne de valeur maïs dans les régions du centre-sud, du sud et du nord du Sénégal en 2010 et 2011 à travers le Projet croissance économique de l’Usaid est l’exemple le plus abouti d’une co-régulation. Ce projet a regroupé autour de la Sodéfitex qui a fourni les intrants, producteurs et structures d’encadrement. Une interdépendance entre acteurs qui a favorisé l’articulation entre les Sfd et la Caisse nationale de crédit agricole (Cncas). La banque finançant le fournisseur (la Sodéfitex), les Sfd effectuant, pour le compte des producteurs, le paiement des intrants au fournisseur. L’expérience est soutenue par trois axes : la maîtrise du marché et des prix, le rendement et la rentabilité de l’activité et enfin par la crédibilité du producteur. A la faveur d’un financement de 300 millions FCFA, explique Amadou Souaré, responsable de la chaîne de valeur maïs à l’Usaid, 1264 tonnes ont été produites et entièrement commercialisées pour une commande de 1360 tonnes, « soit un taux de respect des engagements de 93% des contrats et la totalité des crédits contractés au niveau des Sfd ont été remboursés trois mois avant l’échéance ». Mais le bilan est pour l’heure limité. Comme le regrette M. Souaré, « les conditions drastiques d’accès au crédit n’ont pas permis aux acteurs du sud de participer ». D’autres soulignent l’inexistence de mécanismes de garantie des contrats. Aussi prescrit-il, pour améliorer le modèle, le renforcement de la maîtrise du risque. Il en va de même des capacités en économie financière des producteurs. Cependant cette expérience ne pourra se généraliser, soulignent les producteurs, qu’à condition de financer les aménagements dont l’amortissement est très long, de régler le problème des infrastructures de stockage.

Dans la filière tomate, la même réussite a été notée mais avec une plus grande envergure. Le success story de « l’or rouge de la vallée » a été bâti sur la collaboration étroite entre producteurs de tomates et industriels. Un partenariat qui s’est cristallisé avec la mise en place en 1995, du Comité national de concertation de la filière tomate industrielle (Cncfti), une structure faîtière qui réunit les producteurs de tomate, les industriels (Socas) en plus des fournisseurs d’intrants, commerçants, consommateurs, les services de l’Etat, la Cncas. En plus de s’impliquer dans la préparation de la campagne, l’approvisionnement en intrants, le financement, le suivi, la commercialisation, le renforcement de la surveillance phytosanitaire. Cette mesure fondatrice a ouvert la voie du succès à la filière en limitant les risques. Un succès dû également « à la souplesse apportée par la Cncas dans la constitution de garantie ». De l’avis de Gilbert Ndong, directeur adjoint du crédit et du réseau de la Cncas, sa banque s’est appuyée sur la caution solidaire entre les membres des organisations paysannes. Aussi les résultats récoltés sont-ils à la mesure de l’organisation. Entre 1998 et 2005, les superficies sont passées de 1090 hectares à 3000 hectares pour une production passée durant le même intervalle de 15 318 tonnes à 73 024 tonnes, soit une hausse de 370%. Ces résultats ont été possibles grâce à un financement passé entre 1998 et 2006 de 541 millions à 1 801 205 586 FCFA. La banque a aussi de quoi être satisfaite vu le taux de remboursement qui avoisine 95%.

Champ d’écueils pour le riz et l’arachide

Quid du transfert de ces succès dans les filières riz et arachide qui ne disposent pas encore d’un marché sûr. Pour Mouhamed Diop du Mecdelta, il n’y a pas de doute : le schéma est applicable dans la filière riz. Seulement il faudrait, comme dirait Paul Pélissier « convertir l’économie vivrière (du riz) en une économie de marché ». En écho, Penda Guèye Cissé de la mutuelle de crédit et d’épargne Feprodes, insiste sur la nécessité d’opter pour une politique agricole courageuse qui met une croix sur les importations de riz. Dans un contexte de hausse des prix mondiaux, ce changement d’approche doit être conjugué avec l’accroissement de la taille des exploitations dont les tailles varient entre 0,5 et 1 hectare, l’augmentation de la capacité de transformation qui est actuellement de 150 000 tonnes et du niveau d’équipement. Reste que le marché étant le facteur déterminant de la chaîne de valeur. Sous ce rapport, l‘éducation des consommateurs est nécessaire pour augmenter la demande nationale en riz local qui reste fortement concurrencé par le riz importé et très peu protégé. Pour cela l’expert comptable Iba Joseph Basse n’y va pas par quatre chemins. L’ancien directeur de la Poste préconise que le Sénégal fasse fi des règles de l’Omc et applique des mécanismes de protection. Reste une interrogation cruciale : l’application de l’approche de la chaîne de valeur dans la filière riz garantit-elle sa compétitivité vu les coûts élevés de transformation, des aménagements, des facteurs de production et de ceux relatifs à une forte utilisation d’intrants ?

Malgré la fixation des prix aux producteurs et la subvention de l’Etat pour lutter contre la volatilité des cours internationaux, l’arachide, à la fois culture marchande, fourragère et vivrière, est confrontée actuellement à la maîtrise du marché et des prix en sus de la faible la capacité de trituration des huileries. En effet, avec l’importation massive d’huile végétale, les besoins des huileries tendent à diminuer. En conséquence de quoi, sur une production annuelle de plus d’un million de tonnes, 200 000 tonnes sont triturées par les huiliers. Le reste ayant pour débouché les circuits informels non maîtrisés. Les difficultés tiennent également, selon Baba Ngom, secrétaire générale du Comité national de coopération et de concertation des ruraux (Cncr), de la loi sur le domaine national qui fait de la terre une propriété de l’Etat, le paysan ne disposant que du droit d’usage. S’y ajoute la nécessité de renforcer les capacités techniques et de gestion des producteurs et mettre en place une politique agricole participative avec un accès à des intrants de qualité et en quantité et des prix rémunérateurs. Est également exigée la mise en œuvre effective de la loi d’orientation agrosylvopastorale promulguée en 2004 mais dont le décret d’application tarde à l’être. Une loi qui fait de l’assurance agricole une composante majeure. Mais l’urgence de l’heure reste selon les producteurs la révision de la privatisation des huileries bradées à des investisseurs qui paradoxalement utilisent leur unité de production pour reconditionner de l’huile de palme ou de soja à la place de l’arachide. Après avoir réglé le problème du financement, une attention particulière devra être portée à un autre fléau : la convoitise des terres agricoles par les investisseurs étrangers et autorités en mal de ruralité. C’est dire que l’agriculture sénégalaise n’est pas encore sortie de l’ornière.

Mamby DIOUF

lagazette.sn

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