“Le Sénégal, une vocation humaniste et universaliste” (Par Hamidou Anne)

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L’état de notre démocratie me fait penser à cette réflexion de Christian Salmon, additionnant les trois profils de la «dévoration médiatique», qui s’imposent aujourd’hui dans l’espace public : «L’homme politique sans pouvoir, le journaliste embedded et l’intellectuel sans œuvre.» Malgré un espace public rabougri, où l’invective prend le dessus sur la dispute civilisée, et où l’élite politique est décadente, le Sénégal reste un grand pays. J’ai tendance à espérer que la situation actuelle soit conjoncturelle, et que demain des printemps nouveaux riches de beaux achèvements surgissent. Un printemps qui se doit d’être digne de notre glorieux passé.

Ce passé, parfois récent, est toutefois ignoré d’une bonne partie de nos concitoyens compte tenu de la jeunesse de la population et des choix d’enseignement opérés par le ministère de l’Education nationale. Le journaliste Mamoudou Ibra Kane a décidé d’évoquer un pan de notre glorieux passé dans son dernier ouvrage «Le Sénégal et Mandela : le grand secret» (Editions Feux de brousse). Il nous livre un secret gardé pendant trente ans relatif à un soutien financier du Sénégal à l’endroit du père de la Nation arc-en-ciel. En effet, quand il a été menacé d’expulsion avec sa famille de leur maison de Soweto, Mandela, icône universelle, après 27 ans de prison, a jugé le Sénégal seul pays digne de lui venir en aide. Le lecteur du livre saura les tenants et les aboutissants de cette belle histoire dont les protagonistes principaux furent Nelson Mandela et Abdou Diouf.

Quand un homme de la dimension de Mandela a une si grande préoccupation, qui a trait à sa dignité, c’est au peuple sénégalais, par son représentant suprême, qu’il s’en ouvre. Ce pays ne peut être banal malgré l’effondrement moral de son élite politique.

Le Sénégal a été un soutien fervent à la cause anti-Apartheid et à des mouvements de libération du continent et ailleurs. Lors de leur visite à Dakar en juin 1962, Mandela et Oliver Tambo avaient sollicité Senghor pour obtenir des fonds dans le but d’acheter des armes ; leur souhait était alors de mener la lutte armée. En retour, le président  sénégalais leur accorda des passeports diplomatiques et finança leur voyage vers Londres. Ensuite, autant Senghor que son successeur Abdou Diouf, ont mis l’appareil politique et diplomatique du Sénégal au service de l’Anc pour faire libérer Mandela et mettre fin à l’Apartheid.

Dans la même veine, notre pays a soutenu la Swapo, mouvement de libération du peuple namibien, avec l’ouverture au 38, rue Jules Ferry à Dakar, de son bureau Afrique de l’Ouest. Lors de la célébration de la Journée des Héros en 2013, Windhoek avait honoré notre pays en faisant du Président Sall l’invité d’honneur de la cérémonie. Durant son discours, le président Pohamba avait soutenu : «le Sénégal fait partie de l’histoire de la Namibie», rappelant l’érection du bureau de la Swapo à Dakar, la délivrance de passeports diplomatiques sénégalais à ses leaders et l’octroi de bourses aux étudiants du pays d’Afrique australe.

Les Sénégalais, dans ce moment d’abaissement national, dans ce contexte des outrages et des outrances, où la parole la plus insignifiante trouve une résonance par les médias et les réseaux sociaux, doivent se rappeler de la grandeur de leur pays. Nous sommes une grande nation qui pèse sur l’échiquier international eu égard à ce que nous avons apporté à la civilisation de l’universel.  Le Sénégal n’est pourtant qu’un minuscule point sur une carte ; un pays pauvre niché dans une Afrique dont l’image renvoie au continent des drames. Mais ce pays a contribué à façonner le monde par sa capacité à produire des symboles de l’universel.

Le symbole donne à penser, nous apprend Ricœur. Celui que raconte Mamoudou Ibra Kane dans son livre dit quelque chose de notre pays. Nation de la Teranga, des élégances, du raffinement et de réelles avancées au plan international. Nous sommes les héritiers d’une grande tradition et de grandes réalisations, mais nous risquons d’en être les spoliateurs par égoïsme et irresponsabilité et par une désacralisation de ce qui nous a propulsés jadis sur le toit de l’Afrique : les idées.

Le livre de Mamoudou Ibra Kane peint un grand pays qui ne peut céder aux sirènes de la défaite, du repli sur soi et de l’abandon de sa vocation universaliste. Le Sénégal doit demeurer au cœur  des enjeux multilatéraux et assumer un leadership de valeurs pour bâtir de nouveaux consensus au plan international. A travers ses chefs d’Etat, ses intellectuels, ses artistes, ses étudiants et sa société civile, c’est notre pays entier, dans la diversité de ses composantes et la variété de ses chapelles idéologiques, qui a contribué à sortir Mandela de prison et abattre le régime suprémaciste sud-africain. Un autre dossier d’une telle ampleur est sous nos yeux depuis 1948 avec ses atteintes graves à la dignité humaine. Il s’agit du Proche-Orient. Et si la Palestine devenait la grande cause internationale de Macky Sall dans la tradition de ses prédécesseurs ?

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