Lettre ouverte au nouveau Président de la république du Sénégal : Défis et Enjeux de développement ! (Par Ablaye Diop Léona)

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Suite à l’alternance de régimes survenue dans le cadre de l’élection présidentielle de mars 2024, il nous a semblé important d’interpeller le nouveau président de la République et son équipe de Direction sur les défis et enjeux socio-économiques auxquels font face notre pays. 

Notre objectif n’est pas d’analyser de manière exhaustive tous les problèmes stratégiques et prioritaires du pays mais il s’agit plutôt d’apporter, de manière modeste, au débat publique, quelques questions stratégiques et des éléments de réponse pour contribuer à relever ce défi immense du redressement de notre pays auquel doit participer tout sénégalais à notre sens. 

Quel bilan peut-on établir après  64 années de gouvernance post – indépendance ?

Quand la colonisation lie un État dominant à ses vassaux, il est difficile d’espérer une quelconque possibilité de développement ou de  progrès pour ces derniers. Le colonisateur peut mettre en place une administration d’une efficacité redoutable, implanter d’importantes  infrastructures, mettre en place un système éducatif de qualité mais  uniquement dans une logique d’exploitation des ressources naturelles et humaines du pays colonisé pour accroître ses propres intérêts. La seule logique, du point de vue du colonisateur, est mercantile voire spoliatrice. 

Durant la longue période de colonisation, nos compatriotes dirigeants ne peuvent pas être tenus responsables de la situation de sous – développement du pays.

Partant de ce constat initial, la question que nous pouvons nous poser, nous sénégalais du XXI ème siècle, est la suivante : nos pères et nos mères se sont battus pour nous arracher du joug colonial, mais 64 ans après, qu’avons-nous fait de cette indépendance si difficilement acquise ? quel bilan peut-on établir ?

Devant cette question  profonde, la plupart d’entre-nous pourrait, à tort ou à raison, céder à la tentation de  désigner pour responsables les hommes et les femmes qui ont eu en charge la gouvernance du pays pendant ces 64 années mais une réponse de ce type serait profondément réductrice. En réalité, chaque sénégalais, a sa part de responsabilité dans la situation actuelle de ce pays même si celle d’un président de la république n’est pas du même ordre que celle d’un étudiant par exemple.

Par ailleurs, certains pourraient penser que, finalement, la situation du pays n’est pas si catastrophique qu’on veut nous le faire croire et en seulement 64 ans d’indépendance après des  siècles d’exploitation coloniale, il est difficile voire impossible de faire de ce pays un état moderne développé qui occupe une place dans le concert mondial des nations les plus développées. Mais avec  un peu de recul, on constate que cet argumentaire ne résiste pas longtemps à l’examen de la situation économique actuelle de plusieurs pays qui ont été colonisés et qui ne disposaient pas de plus d’avantages comparatifs, au sens de Ricardo, que le Sénégal au sortir des indépendances.

Singapour figure parmi les économies les plus développées et les plus prospères du  monde en ce début du XXI ème siècle. Avec le trio formé par Taïwan, la Corée du Sud et Hong Kong,  ils constituent les « quatre dragons » dont la folle histoire économique a fait l’objet de nombreuses recherches dans le monde.

Selon les données de la Banque mondiale, cette cité-Etat, comme on l’appelle, totalise un PIB (Produit Intérieur Brut) de 466 milliards de dollars (US) en  2022 pour une population de 5,6 millions d’habitants. Ce qui revient à un PIB par habitant de 82 807 dollars (US), soit 51 millions de F CFA environ si l’on veut ramener ces chiffres à la monnaie de notre pays. En macro-économie, le PIB (Produit Intérieur Brut) mesure l’activité économique, soit la valeur de tous les biens et services produits dans un pays sur une année. A lui seul, il n’est pas suffisant pour mesurer le niveau de bien-être d’une population donnée mais sa variation peut être révélatrice de l’état de santé économique d’un pays.

Sur le classement de 2022 des pays par ordre de PIB par habitant, Singapour occupe la 9 ème place avec un PIB par habitant de 82 807 dollars (courant) devant les Etats Unis et la Suisse.  A titre comparatif, sur ce même classement mondial, le Sénégal occupe la 205 ème place avec un PIB par habitant de 1598 dollars, soit 50 fois moins que Singapour. Tout se passe comme si, grossièrement, chaque sénégalais apportait  984 000 F CFA à la production nationale de richesse du pays. Les statisticiens ont l’habitude de dire que la moyenne sans écart-type est à prendre avec prudence mais Spinoza pourrait leur rétorquer que «  toute l’idée de la mer est dans une goutte d’eau ». En effet, un PIB par habitant de 984 000 F CFA ne nous donne pas la répartition exacte des richesses produites dans le pays entre ses habitants mais il peut nous renseigner sur l’efficacité économique du pays comparé aux autres nations du monde. Les Nations Unis ont mis d’autres indicateurs plus composites pour mesurer le développement humain et le  niveau de « bonheur » des populations. L’IDH (Indice de Développement Humain) mesure « le niveau moyen atteint dans trois dimensions fondamentales du développement humain : vie longue et en bonne santé, éducation et niveau de vie décent » selon cette organisation. Dans le  classement mondial de l’ONU de 2021, le Sénégal occupe la 170 ème place sur 191 pays. Il est ainsi classé parmi les pays à indice de développement humain faible. Singapour y occupe la 12 ème place. Nous pouvons également examiner le classement des pays du World Happiness Report (Rapport mondial du « Bonheur ») mis en place par un partenariat entre Gallup, l’université d’Oxford, l’ONU et d’autres universités en 2012. Ce classement prend en compte 6 facteurs clef du « bonheur » comme le soutien social, le revenu, la santé, la liberté, la générosité et l’absence de corruption. Notre pays occupe la 99 ème place sur 143 dans le récent rapport du 14 mars 2024. Nous constatons donc qu’au-delà du PIB, d’autres indicateurs internationaux mettent en évidence les difficultés socio-économiques de notre pays et nous rappellent l’urgence de l’action pour sortir de cette situation désastreuse.

La formidable réussite économique Singapour dont la population n’atteint même pas les 6 millions d’habitants pourrait être assimilée à la trajectoire des pays occidentaux qui ont impulsé leur dynamique de développement au XVIII ème siècle mais un examen de l’histoire récente de Singapour montre qu’il n’existe aucune origine comparable avec ces pays occidentaux.

En 1960, au moment où le Sénégal acquérait son indépendance, Singapour n’était qu’une petite bourgade britannique dont le PIB atteint à peine 700 millions de dollars (39 fois moins que le PIB actuel du Sénégal). Ce pays qui figurait dans la liste des pays pauvres du tiers monde au moment de son indépendance en 1965 après sa séparation avec la Malaisie a su enclencher un mécanisme économique lui permettant d’assurer un taux de croissance soutenu de 10% sur plusieurs années et à dépasser ainsi des pays comme les Etats Unis et le Canada  en termes de PIB par habitant. La courbe ci-dessous, issues des donnés de la Banque mondiale, montre qu’entre 1960 et 1970, le PIB par habitant du Sénégal et le PIB par habitant de Singapour restent assez proches et les placent dans la catégorie des pays pauvres. C’est à partir des années 80 que l’écart s’est fortement creusé en faveur de Singapour grâce à la stratégie de développement mise en place par ce pays.

Figure 1 : évolution du PIB par habitant en dollars (US) de Singapour et du Sénégal entre 1960 et 2022

Nous pouvons  donc avec des exemples précis, démontrer que, l’état de sous-développement chronique de notre pays ne peut pas être  uniquement justifié  par son passé colonial et que les causes racines du frein au développement sont à chercher en priorité dans la gestion politique, économique et sociale du pays par ses propres fils. Le professeur  S. Sam Mbaye, un grand penseur sénégalais, imputait une partie de ces difficultés à « l’exercice de décolonisation » qui, selon lui, n’a jamais été mené à son terme au lendemain des indépendances. Cheikh Anta Diop nous avait aussi avertis sur les pièges de la décolonisation.

Plus d’un demi-siècle après l’indépendance du pays, le constat est sans appel : nos parents se sont durement battus pour libérer le pays du joug colonial mais nous n’avons pas été à la hauteur de leurs sacrifices.

Les économistes ont démontré que le développement économique s’appuie nécessairement sur un État fort qui dispose d’institutions correctement administrées. En effet, pour qu’un pays puisse se développer, il n’ y a pas besoin de s’attarder sur de grandes théories,  il lui faut en priorité, du capital financier suffisant, des ressources humaines compétentes et des institutions efficaces. Hors, la plupart de ces facteurs dépendent de l’État. L’économiste britannique Paul Collier, que nous avons eu la chance de connaître comme professeur, décrit cette spirale négative des pays pauvres ainsi «  un État faible empêche le développement économique, et en retour la pauvreté bride l’émergence d’un État fort ». Par ailleurs, Esther Duflot et Abhijit Banerjee montrent dans leur livre « Repenser la pauvreté » que ce qui manque cruellement aux habitants des pays pauvres c’est un État et des institutions qui les aident «  à prendre les bonnes décisions » et leur « vie » en main.

Force est de constater qu’aucun des gouvernements libres qui ont eu à diriger ce pays n’a su mettre en place un État en capacité de relever ces défis socio-politico-économiques. L’une des questions les plus fondamentales à laquelle devra répondre la nouvelle équipe dirigeante du pays est relative au mode de gouvernance, quel système et institutions comptent-elle mettre en place pour sortir le pays de ce piège infernal ?  quelles réformes et surtout quel ordre de priorité ?

L’éducation, un socle pour le développement économique ?

Pour défendre sa politique en matière d’éducation, on raconte qu’Abraham Lincoln affirmait que si ses détracteurs trouvaient que « l’éducation coûte cher , ils n’ont qu’à essayer l’ignorance ». On peut aujourd’hui constater que le tribunal de l’histoire lui a donné raison. En effet, l’histoire du monde moderne ne connaît pas de pays qui est passé d’un état de pauvreté à un état de développement économique sans une éducation massive de sa population. L’exemple le plus proche est celui des quatre dragons d’Asie. Ces pays qui ont été pour la plupart pauvres avec des taux d’éducation très faibles (52% de taux d’alphabétisation pour Singapour en 1957 selon le National Archives of Singapore) dans les années 60 disposent aujourd’hui des meilleurs systèmes éducatifs au monde. Le taux moyen d’alphabétisation avoisine les 96% dans ces pays, à comparer avec le taux de 58% d’alphabétisation des adultes pour le Sénégal (données de la banque mondiale de 2022).

Ce résultat extraordinaire est obtenu grâce à la mise en place d’une politique éducative progressive. A la veille de son indépendance, Singapour a mis en œuvre le premier plan d’action marquant une nette rupture, le « Five-Year Plan »  entre 1961 et 1965 avec comme priorité la mise à disposition d’une école primaire universelle et gratuite à toute sa population. En 1965, 59% du budget de l’éducation est allouée aux études de niveau primaire. L’axe majeur de ce plan d’action est le renforcement des études en mathématique, science et technique. C’est le socle qui a permis à ce pays d’obtenir un des meilleurs systèmes éducatifs au monde aujourd’hui.

Dans l’équation complexe du développement économique à laquelle notre pays est confronté et que les nouveaux dirigeants devront résoudre, l’éducation ne pourra jamais être la variable d’ajustement.  Au contraire, elle constitue le fondement sur lequel devra reposer toute stratégie de développement crédible et viable.

En effet, le lien entre éducation et développement économique est simple à établir. Nous avons indiqué précédemment que pour développer un pays il faut du capital financier suffisant, des ressources humaines compétentes et des institutions efficaces pour organiser l’activité économique. Les ressources humaines sont d’une importance capitale dans ce triptyque et l’éducation est le moteur du développement et de la qualité de ces ressources. 

Plus la population d’un pays dispose d’une éducation de qualité, plus ses ressources humaines c’est-à-dire les hommes et femmes qui vivent et travaillent dans ce pays ont une productivité élevée. En économie, de manière simplifiée, la productivité  d’un travailleur mesure sa capacité de production de biens ou de service. Ainsi plus un travailleur est qualifié dans son métier, plus sa productivité doit augmenter.

Prenons l’exemple d’un jeune cordonnier de Ngây qui produit habituellement 5 paires de chaussures par jour. Si après une formation de quelques mois dans un centre professionnel de cordonnerie, il parvient à en fabriquer 7 par jour. On dit que sa productivité a augmenté de 5 paires de chaussures par jour. On pourrait ainsi résumer la principale équation économique du pays que devra essayer de résoudre l’équipe dirigeante : augmenter la productivité globale des sénégalais.

L’éducation, socle de la société des valeurs ?

Au-delà du rôle que devra jouer l’éducation dans la stratégie de développement économique du pays, le modèle même de société que nous voulons bâtir devra s’appuyer sur notre système éducatif. Dans son long dialogue avec Adimante et Glaucon dans « la République » de Platon sur le processus d’implantation d’une citée véritable et juste, Socrate met en exergue les effets d’un programme éducatif totalement exporté. Il expose la question en ces termes : «  ne trouves-tu pas que c’est une honte et l’indice sérieux d’un manque d’éducation que de se trouver contraint de recourir à une justice empruntée à d’autres, qu’on regarde comme des maîtres et des arbitres, en raison de l’impossibilité d’en trouver chez soi ». Et il ajoute « qu’en toute tâche, la chose la plus importante est le commencement et en particulier pour tout ce qui est jeune. C’est en effet principalement durant cette période que le jeune se façonne». Un grand sage sénégalais l’exprime autrement : « éduquer un enfant c’est comme graver sur du marbre alors qu’éduquer un homme adulte revient à écrire sur de l’eau ».

Le type de sénégalais que nous souhaitons façonner devra naître de nos écoles à condition que celles-ci soient conçues à l’image de notre identité culturelle. Cheikh Anta Diop affirmait qu’ : « il n’y a qu’un seul salut, c’est la connaissance directe, et aucune paresse ne pourra nous dispenser de cet effort. Il faudra absolument acquérir la connaissance directe … et arracher notre patrimoine culturel».

Notre système éducatif actuel est hérité, en grande partie, de la période coloniale. Aucune réforme de profondeur n’a été menée depuis cette période. L’analyse du programme élémentaire et secondaire suffit pour s’apercevoir qu’il ne reflète en aucune manière la richesse historique et culturelle de ce pays. L’histoire, la vie et les pensées de nos grands poètes et philosophes ne sont pas enseignées à travers ces programmes alors que celles d’autres pays y occupent une grande partie. Hors, un arbre a besoin de ses racines pour pouvoir développer son tronc, ses branches et ses fruits. Le diagnostic de la situation montre que nous avons besoin de modifier en profondeur ce système éducatif si nous comptons figurer parmi les nations qui disposent d’un poids politico-économique en ce XXI ème siècle.

Les sénégalais qui ont effectué leurs études supérieures à l’étranger après l’obtention de leur baccalauréat au Sénégal comprennent que le système éducatif élémentaire et secondaire dispense des enseignements théoriques solides en mathématique et sciences humaines mais regorgent de beaucoup de lacunes sur la formation technique et pratique. Le manque criard de moyens pédagogiques est l’une des causes les plus importantes. Ce système a donc besoin d’ouverture et d’orientation vers les enseignements techniques et professionnelles comme le pratiquent la quasi-totalité des pays développés. En effet, une stratégie de développement ne peut aboutir que si elle s’appuie sur 2 orientations majeures que sont l’industrialisation et l’urbanisation. Hors, l’industrie a d’abord besoin de techniciens qualifiés. La priorisation des filières scientifiques et techniques est donc indispensable si nous voulons bâtir une industrie robuste qui pourvoit des emplois suffisants pour éradiquer le chômage de masse.

Le second handicap du système éducatif sénégalais réside dans le faible taux de réussite et d’insertion professionnelle des étudiants du cycle d’études supérieures. Notre éducation supérieure publique est tellement génératrice de désespoir que la plupart des bacheliers ne dispose que de deux alternatives : partir étudier dans les universités européennes ou américaines ou s’inscrire en école privée.  Dans un pays où le revenu moyen mensuel par habitant est autour de 75 000 F CFA , ces 2 options ne sont atteignables que pour une infime minorité de familles sénégalaises.

Par ailleurs, le modèle des universités populaires où l’on peut enseigner des matières comme les sciences, la théologie, l’économie, la philosophie etc. à une grande partie de la population dans leur langue maternelle, sur des horaires adaptées aux contraintes du travail et de manière gratuite pourrait être redoutablement efficace dans la situation actuelle de notre pays où une part importante de la population a quitté les bancs de l’école sans diplôme. 

Les seules réalisations des gouvernements successifs qui ont dirigé ce pays, se limitent essentiellement à une augmentation du nombre d’écoles, d’universités et du recrutement de personnel enseignant mais aucun de ces gouvernements n’a eu le courage politique de s’attaquer aux causes racines de la crise de l’éducation que vit le pays.

L’urgence pour la nouvelle équipe qui doit gouverner ce pays est de résoudre cette crise du niveau supérieur de sorte que la république puisse offrir à tous ses fils une éducation publique de qualité en phase avec les réalités socio-économiques que traverse le monde et dans un second temps une réflexion en profondeur devra être menée pour bâtir un système qui reflète notre identité culturelle. Le peuple sénégalais est en droit d’attendre des  propositions de fond sur ce domaine prioritaire.

Quel rôle pour le secteur énergétique dans ce défi du développement ?

Dans notre combat qui devra nous sortir de l’état de sous-développement auquel est confronté ce pays, on peut considérer que la maîtrise de notre approvisionnement énergétique est de loin l’un des leviers les plus importants. En effet, aucun projet de développement solide ne peut se concrétiser sans une offre énergétique maitrisée  qui couvre  tous les spectres de la demande industrielle. En effet, une industrie prospère consomme beaucoup d’énergie dans ses activités.

Tous les sénégalais savent que nos centrales de production électrique ne sont pas en mesure de satisfaire totalement la demande de consommation des habitants. Les délestages répétitifs sont les symptômes les plus visibles de ce déficit de production et de couverture du territoire national. Et nul besoin de parler des besoins électriques du secteur industriel.

Pour donner un ordre de grandeur sur cette insuffisance de nos capacités de production, on pourrait comparer la capacité électrique installée rapportée au nombre d’habitants du pays à celles des pays industrialisés. Les plus récentes estimations du U.S. Energy Information Administration sur le Sénégal s’élève à 1 700 MW de capacité électrique installée en 2022. On en déduit une capacité de 100 W par habitant à comparer aux 2 524 W par habitant de l’Allemagne ou aux 1 985 W par habitant pour un pays comme la France. Les énergies renouvelables occupent une part limitée de ces moyens de production, 29% environ.

Quand la question énergétique fait l’actualité des médias, nos dirigeants ont tendance à mettre en avant la stratégie du mix énergétique comme le modèle qui doit permettre de couvrir l’ensemble des besoins du pays. Hors,  les pays leaders du domaine ont déjà dépassé cette approche réductrice qui a longtemps été utilisée  pour justifier des politiques énergétiques de moins en moins acceptées par les populations des pays concernés. L’argument d’une indépendance énergétique est souvent avancé pour conforter ce choix mais pour  un pays comme le Sénégal, la stratégie d’un mix équilibré a un sens limité compte tenu de la situation actuelle du pays. Notre géographie devrait permettre d’orienter la politique énergétique du pays vers une production basée en majorité sur les ENR (énergies renouvelables) avec une priorité pour le solaire et l’éolien. Cette stratégie ne s’oppose pas au maintien et à la construction de centrales thermiques conventionnelles. Pour pallier à l’intermittence des ENR et pour des besoins de stabilité du réseau électrique de transport et de distribution, le pays aura besoin de ces centrales thermiques lors des pics de consommation. Une stratégie de production orientée vers les énergies renouvelables ne peut réussir que si elle est accompagnée d’une politique de décentralisation de la production électrique. Il faut encourager les citoyens à produire leur propre électricité avec un appui de l’État sur le financement des projets d’auto-production. Par ailleurs, le modèle actuel de notre entreprise nationale d’électricité, qui couvre la Production, le Transport et la Distribution d’électricité nécessitera des réformes structurelles.  L’expérience des pays développés montre que ce modèle est générateur de nombreux dysfonctionnements et de manque d’efficacité.

Les récentes découvertes de gisements de gaz et de pétrole dans le pays pourraient être un atout d’une extrême importance pour le développement du pays à condition que les citoyens disposent de l’expertise technique nécessaire à son exploitation et que les bénéfices soient correctement investies dans l’intérêt de tous les sénégalais. Si la redistribution de ces revenus sensibles n’est pas équitable, l’or liquide ou gazeux qui était source d’espoir peut rapidement devenir source de conflits. Le cas actuel de déstabilisation politique et économique du  Venezuela dont la capacité de production d’hydrocarbures dépasse celle de la plupart des pays du Golfe peut servir d’exemple.

Dans le monde du XXI ème siècle, l’électricité et l’énergie de manière plus générale, sont indispensables au développement économique et au progrès social. Il est du devoir de la nouvelle équipe dirigeante de nous proposer un plan d’action à la hauteur des enjeux évoqués.

Qu’en est-il de l’agriculture, l’entrepreneuriat et l’ouverture au marché international ?

Selon l’agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), le montant des importations de riz du Sénégal s’élève à 346 milliards de FCFA en 2022, soit une hausse de 32% par rapport à l’année précédente. Le graphe ci-dessous de l’ANSD montre que ce montant n’a cessé d’augmenter depuis 2019.

Figure 2 : évolution du montant des importations de riz du Sénégal entre 2018 et 2022

Le domaine rizicole peut illustrer à lui seul les défaillances de notre politique agricole. En effet, le pays dispose de terres exploitables suffisantes et de main d’œuvre pour satisfaire la demande de riz des sénégalais. Avec un taux de chômage de 19,5% , ce n’est pas la main d’œuvre qui fait défaut. Dans une logique économique classique, l’augmentation de la demande de riz aurait entraîner,  à court terme, une élévation des prix avec comme conséquence une incitation des producteurs et des investisseurs à accroître le niveau de production pour retrouver un nouveau équilibre du marché où l’offre égalise la demande mais on peut remarquer que rien de tout cela ne s’est produit. Le gap a été artificiellement comblé  par une importation massive de riz au détriment de l’intérêt économique du pays.

D’autre part, la crise mondiale de la pandémie de covid19 qui a fortement perturbé les échanges internationaux en 2020 et la crise du commerce international de céréales conséquence de la guerre entre la Russie et l’Ukraine déclenchée en 2022, ont montré à quel point l’autosuffisance alimentaire est importante pour la stabilité des pays comme le nôtre.

L’inquiétude des sénégalais sur la suffisance de l’offre de moutons à chaque fête de la tabaski est aussi un symptôme de la crise de notre secteur agricole au sens large. Le pays est obligé d’importer régulièrement des moutons du Mali et des autres pays voisins pour satisfaire la demande nationale.  

Face à ce constat, si nous souhaitons inciter nos jeunes à s’orienter vers l’agriculture (qui inclut l’élevage) ou l’agro-business , nous devons moderniser les moyens de production, les accompagner sur le volet du financement de ces projets avec un système de banques agricoles, par exemple et nous devons également mettre en place des formations techniques dédiées à ce domaine. Dans une approche macro-économique, ces projets sont viables car la demande ne cesse d’augmenter et au-delà du marché national, notre agriculture devra s’ouvrir au marché international. Mais pour y arriver, dans un contexte de concurrence commerciale féroce, il faut bâtir une stratégie solide et arrêter de livrer nos producteurs à la concurrence déloyale pratiquée par beaucoup d’acteurs du marché mondial. 

La réussite des quatre dragons asiatiques a fait l’objet de nombreuses études avec comme fil conducteur la détermination des causes racines qui ont permis cette ascension fulgurante qui a défié tous les pronostics. Dans les années 60, l’économiste suédois Gunnar Myrdal, lauréat du prix Nobel, parlait de leurs  «  handicaps culturels » aux antipodes de la culture « matérialiste » nécessaire pour soutenir une croissance économique.

Les 3  facteurs les plus déterminants de ce développement économique sont, selon l’économiste français Daniel Kohen, l’éducation, l’épargne et l’ouverture au marché mondial. Tous ces facteurs ont besoin d’une action décisive de l’État pour produire des résultats à la hauteur du défi auquel nous faisons face au Sénégal. 

Par ailleurs, l’esprit entrepreneurial est à développer chez nos étudiants en école de commerce et d’ingénieur mais aussi dans les universités et chez tous les sénégalais de manière générale si nous souhaitons créer des emplois de manière massive. En effet, l’expérience des pays développés montre que le secteur privé doit être le socle du processus de  création d’emploi. La croissance du marché international des services qui se déplace de plus en plus vers les pays en voie de développement peut servir de catalyseur à cette orientation stratégique notamment dans le domaine du digital. En revanche, le climat de confiance et de stabilité nécessaire au développement de l’entrepreneuriat n’est pas encore satisfaisant et il faudra un réel changement de paradigme pour éradiquer ce handicap. La lutte contre la corruption, l’amélioration de la productivité et de l’efficacité globale des institutions sont des leviers indispensables au développement de l’emploi dans ce pays. Il nous faut également des institutions judiciaires qui garantissent l’égalité de tous les citoyens devant la loi pour favoriser la confiance et la sécurité du marché indispensables au développement économique.

Bref, c’est dans l’entrepreneuriat et l’ouverture au marché international que les citoyens ont plus besoin d’un État juste, fiable, organisateur et garant du maintien des facteurs de réussite économique.

Depuis son indépendance en 1960, notre pays peine à relever son défi majeur de sortir de la situation de pauvreté et de dépendance dans laquelle, elle s’est enlisée. Les orientations stratégiques que prendront la nouvelle équipe dirigeante du pays à consommer par  le président de la république seront déterminantes face à ce défi.

Par Ablaye Diop Léona, Orléans, FRANCE

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